Auto-entrepreneur ou artiste-auteur : quelle différence ?

Mathieu Belleville-Douelle
6 min readJun 11, 2024

Auto-entrepreneur ou artiste-auteur : quel statut choisir pour votre activité?

Créer son entreprise en France peut être très rapide. Du moins en théorie. Dans les faits, cela peut parfois prendre plusieurs semaines. Cela fut le cas pour la mienne.

Pourquoi ? Tout simplement parce qu’avant de déclarer votre activité, vous devez savoir dans quelle catégorie elle s‘inscrit. L’administration, pour son bon fonctionnement, a besoin de trier et ranger.

Mon activité consistait à créer des ressources pédagogiques pour les enseignants. Rien de bien extraordinaire a priori. Je vendais des fichiers PDF via mon blog sur lequel j’écrivais des articles sur la pédagogie et la didactique des lettres. C’est tout.

Photo by Chris Spiegl on Unsplash

Mais comment définir mon activité pour la société ? Étais-je un ingénieur pédagogique ? Un formateur ? Un blogueur professionnel ? Tout cela à la fois ? Rien de tout cela.

Peu importe après tout.

What’s in a name? That which we call a rose, by any other word would smell as sweet.

William Shakespeare, Romeo and Juliet

Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

Au début, cela m’était égal. Je n’en vivais pas. Mais lorsque ce travail est devenu une activité à plein temps, mon travail, j’étais bien ennuyé lorsqu’on me demandait quel était mon métier. La parade était de dire que j’étais “auto-entrepreneur”. Terme fourre-tout bien pratique. Mais c’est un statut, pas un métier. C’est un peu comme dire qu’on est fonctionnaire… Mais encore ? demandaient mes interlocuteurs les plus intéressés. Je me lançais alors dans de grandes périphrases pour tenter de décrire ce que je faisais de mes journées.

Pas vraiment ingénieur pédagogique car mon contenu était uniquement de l’écrit et que je ne proposais pas de ressources multimédia. Pas du tout formateur puisque je n’avais aucune interaction avec mes clients et que je ne promettais pas de leur apprendre quelque chose.

Le plus proche était de dire que j’étais blogueur. Mais en France, ce métier sous-entend qu’on génère des revenus par la publicité ou l’affiliation. Or, je n’avais recours ni à l’un ni à l’autre. Les blogueurs, ce sont les influenceurs… D’ailleurs certains vont jusqu’à présenter leurs profils Instagram comme des blogs. Glissement sémantique fort discutable. En tout cas pour moi qui blogue depuis plus de vingt ans maintenant.

Peu à peu, cette difficulté à nommer mon métier devenait plus pesante. En français, la profession relève de l’être, elle nous définit nous, et pas seulement notre activité. On ne fait pas boulanger ou architecte. On l’est. Et moi, je ne savais pas ce que j’étais. Pire, je n’étais peut-être rien.

Serais-je artiste-auteur sans le savoir ?

Un jour, j’ai dû consulter une avocate fiscaliste pour lui demander de me guider dans le labyrinthe de la facturation et de la TVA intracommunautaire. Un délice, made in la maison qui rend fou.

Elle m’a dit qu’avant tout, pour savoir quelles règles appliquer, il fallait définir clairement mon activité. Et c’était reparti… Je lui ai expliqué tout mon processus créatif. Et pour elle, c’était une évidence: j’étais un auteur ! Rien d’autre. Je créais une œuvre de l’esprit que je vendais en auto-édition sous la forme d’un livre numérique.

D’abord dubitatif, je me suis renseigné sur ce statut que je ne connaissais même pas: celui d’artiste-auteur. Comment se fait-il que je n’en aie pas entendu parler avant? Tout d’abord, lorsque j’ai créé mon entreprise, je n’avais pas droit à ce statut du fait que je publiais mes écrits moi-même. Cela a changé en 2021. Désormais les auteurs auto-édités sont incorporés dans ce statut. Ensuite, lorsqu’on se renseigne sur l’entreprenariat en ligne et le blogging, on constate que le modèle de la vente de formations est celui qui prédomine en France. Difficile donc de trouver des informations sur un autre statut.

Le site de la sécurité sociale des artistes-auteurs confirme la conviction de mon avocate. J’y découvre entre autres activités éligibles:

  • les auteurs de livres, brochures et autres écrits littéraires ou scientifiques;
  • les auteurs d’ouvrages pédagogiques, pratiques, universitaires, professionnels, illustrés, essais et recueils d’oeuvres;
  • les auteurs autoédités;

Par ailleurs, on peut aussi y lire : “Bien que les oeuvres multimédias ne figurent pas au nombre des catégories identifiées par le Code de la propriété intellectuelle, elles ont été reconnues par les tribunaux comme oeuvres de l’esprit, et sont donc protégeables par le droit d‘auteur. Qu’il s’agisse d’un jeu vidéo, d’un CD-Rom, d’un jeu éducatif, d’un site web ou d’un blog, un oeuvre multimédia est considérée comme un tout composé de différents éléments.”

Je ne veux pas m’emballer, modifier en profondeur tout ce que j’ai construit jusque-là, me lancer dans des démarches administratives. Alors je téléphone. Un jeune homme accueillant et sérieux prend le temps de vérifier. Il me le confirme : a priori mon activité entre bien dans le cadre de ce statut.

Je poursuis mes recherches et découvre que ce statut est en outre financièrement plus intéressant que celui d’auto-entrepreneur.

Il n’y a plus à hésiter : je change de statut. Je quitte celui d’auto-entrepreneur avec lequel j’étais si mal à l’aise pour celui d’auteur qui me va comme un gant !

Après quelques semaines de dossiers à remplir et d’attente…

Me voilà donc officiellement écrivain.

Je n’étais tout simplement pas à ma place. Je ne suis pas rien, je suis auteur. Je vis de ma plume, ou plutôt de mon clavier, et la société le reconnaît. Du moins l’État. Parce que pour le reste de la société rien n’a vraiment changé.

Quand j’annonce que je suis auteur, les regards s’illuminent. Wow, c’est vrai ? Et qu’écrivez-vous ? J’explique. Ah, d’accord, j’ai cru que vous écriviez des romans, disent-ils sans dissimuler leur déception.

Une autre réalité se révèle à présent. Les écrivains non fictionnels valent moins que les romanciers. Et que dire des écrivains non fictionnels qui s’auto-publient et vendent uniquement des e-books ? Non vraiment, mesdames, messieurs, tout le monde peut le faire…

Chiche ?

Réalisent-ils qu’il y a derrière tout cela un vrai travail de recherche, de création, de design, d’édition, de marketing, de référencement web ? Mais aussi, comme pour tout entrepreneur individuel, de comptabilité et de gestion du service après-vente ?

Il s’agit d’un vrai métier, qui requiert une expertise à la fois scientifique, littéraire et technique.

Je parle bien de créer une oeuvre de l’esprit originale. Rien à voir avec le fait de générer en quelques minutes un e-book par la magie de l’Intelligence Artificielle.

Peu importe. Je suis vraiment bien dans mon statut d’auteur. Je suis enfin en accord avec moi-même et cela m’ouvre des perspectives.

Il y a toute une communauté d’artistes-auteurs qui se battent pour défendre et améliorer ce statut. Je m’en sens proche et en même temps je constate que l’auto-édition numérique a des spécificités qui ne sont pas encore prises en compte. Je ne suis pas le bienvenu partout, certaines organisations ne prennent même pas la peine de me répondre quand je les contacte. J’incarne une évolution du métier d’écrivain que certains refusent d’accepter.

Soit. Peu importe. Mes yeux se tournent vers un autre continent.

Appartenir à une communauté d’écrivains

Je découvre qu’aux États-Unis mon métier est exercé par des milliers d’écrivains. Ils bloguent, publient des newsletters, auto-éditent des e-books. Beaucoup d’entre eux sont des intellectuels reconnus, des journalistes, des universitaires. Avec l’écriture numérique, ils inventent un nouveau marché pour la littérature non fictionnelle. Et leur modèle séduit même certains écrivains fictionnels qui rejoignent les mêmes plateformes.

Jusqu’à présent, je ne pouvais m’identifier qu’aux blogueurs-vendeurs de formation… Un modèle économique qui n’est pas le mien. Rien à voir en vérité avec la réalité de mon activité. Et à vrai dire, j’ai souvent évité de suivre leurs conseils. Sans regret, je trouve que je m’en suis plutôt bien sorti. Non pas que leurs astuces étaient mauvaises, mais nous ne vendions tout simplement pas le même contenu.

Désormais, je ne suis plus seul dans mon coin. Je rencontre ma communauté. J’échange avec des gens qui font le même métier que moi, se posent les mêmes questions, partagent leurs méthodes de travail.

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Mathieu Belleville-Douelle

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